Nature & plein air · 18 août 2026

Le jeu à risque en extérieur : bénéfices et limites, selon la recherche

Grimper à un arbre, sauter d'un talus, explorer seul un recoin du jardin : ces situations que l'on cherche parfois à éviter ont fait l'objet d'un nombre croissant de travaux scientifiques au cours de la dernière décennie. Que disent réellement ces recherches sur ce que l'enfant gagne — et risque — lorsqu'il joue dehors avec une part d'incertitude ? Cet article explore ces données avec les nuances qu'elles exigent.


Ce que l'on sait

Définir le jeu à risque

Le jeu à risque (risky play dans la littérature anglophone) désigne des formes de jeu libre, souvent en extérieur, caractérisées par l'excitation, l'incertitude du résultat et une possibilité réelle de blessure physique. Il se distingue du danger, c'est-à-dire d'une menace que l'enfant ne peut ni percevoir ni évaluer — un sol instable caché sous les feuilles, un outil inadapté à son âge. Grimper haut, courir sur un terrain irrégulier, manipuler des branches, explorer seul un espace naturel : autant d'exemples typiques (Beaulieu & Beno, 2024). Cette distinction entre risque gérable et danger invisible est centrale : les chercheurs ne cherchent pas à supprimer tout risque, mais à le rendre accessible de façon appropriée à l'âge de l'enfant.

Des bénéfices observés sur plusieurs plans

Une revue de portée (scoping review), couvrant des études publiées entre 2015 et 2025, a passé en revue les données disponibles sur le jeu à risque en nature. Ses auteurs concluent que ces activités sont associées à des bénéfices sur les plans physique, cognitif et socio-émotionnel chez les enfants et les adolescents (Gray et al., 2025). Sur le plan moteur, les situations exigeant équilibre, coordination ou force semblent contribuer au développement de la motricité globale. Sur le plan cognitif, la nécessité d'évaluer une situation incertaine mobilise les fonctions exécutives — c'est-à-dire les capacités mentales permettant de planifier, de s'adapter et de contrôler ses impulsions — et favorise l'apprentissage par l'expérience directe. Sur le plan socio-émotionnel, plusieurs études observent un lien avec la confiance en soi et la résilience, bien que la nature causale de ces associations reste à établir plus solidement.

Eager et al. (2025) rappellent que les environnements de jeu comportant un défi ont été associés à un développement positif du bien-être et de l'apprentissage chez l'enfant. Ces auteurs soulignent toutefois que la relation entre jeu à risque, blessures et sécurité est complexe et qu'une approche nuancée est indispensable — c'est pourquoi ils ont développé un outil permettant de peser explicitement bénéfices et risques dans les environnements éducatifs extérieurs.

Le rôle décisif des adultes

Les adultes — parents et professionnels de l'enfance — agissent comme des gardiens de l'accès au jeu à risque. Une étude menée en Écosse auprès de parents (n = 205) et de praticiens (n = 151) travaillant avec des enfants de 2 à 5 ans a montré que leurs perceptions du danger et des bénéfices sont fortement associées au nombre de situations de jeu à risque auxquelles les jeunes enfants sont exposés : plus les adultes perçoivent ces jeux comme dangereux, moins les enfants y ont accès (McCrorie et al., 2025). Cette relation est observée dès la petite enfance.

Du côté des familles, les attitudes sont souvent ambivalentes. Une étude australienne conduite dans un parc de jeu en nature a recueilli les témoignages de 302 parents et soignants : la majorité exprimaient un soutien fort au jeu à risque et en reconnaissaient les bénéfices pour le développement de l'enfant, tout en mentionnant certaines inquiétudes (Sturges et al., 2023). Ce résultat illustre une tension courante : les adultes voient la valeur de ces expériences mais hésitent à les laisser se déployer, sous l'effet des normes sociales ou de la peur du regard extérieur.

La question des blessures

Les blessures liées au jeu en extérieur constituent une préoccupation légitime. Beaulieu et Beno (2024) indiquent que les politiques de sécurité ont parfois visé à prévenir toute blessure liée au jeu, plutôt que de cibler prioritairement les blessures graves et fatales. Une étude transversale australienne, portant sur les admissions aux urgences pédiatriques sur deux ans, rappelle que les blessures liées au jeu physique extérieur sont une cause fréquente de consultation, tout en soulignant que l'enjeu est de trouver un équilibre entre prévention et bénéfices développementaux — et non de supprimer tout risque (Armstrong et al., 2026).


Ce que ça change concrètement

Ces travaux invitent d'abord à revoir le regard porté sur les situations de jeu « qui font peur ». Une chute de hauteur modérée sur un sol adapté, une course dans un terrain accidenté, une exploration autonome d'un espace naturel ne sont pas nécessairement des situations à éviter : elles peuvent constituer des occasions d'apprentissage précieuses, selon les données disponibles.

Cela ne signifie pas laisser les enfants sans cadre ni vigilance. L'idée proposée par plusieurs équipes de recherche est celle d'une sécurité « aussi sûre que nécessaire » plutôt que « aussi sûre que possible » (Gray et al., 2025). En pratique, cela peut se traduire par : observer avant d'intervenir, poser des questions plutôt que retenir (« jusqu'où tu penses pouvoir monter ? »), laisser l'enfant évaluer lui-même ses capacités dans un espace dont on connaît les caractéristiques.

Une étude randomisée contrôlée a testé une intervention aidant des mères à recadrer leur perception du risque lié au jeu extérieur. Les résultats suggèrent que cette recontextualisation est possible et qu'elle peut influencer les pratiques parentales de manière mesurable (Brussoni et al., 2021). Ce type d'approche — expliquer et outiller, sans culpabiliser — s'inscrit dans une démarche de soutien aux familles, à rebours des injonctions anxiogènes.


Ce que la science ne dit pas (encore)

Il faut être honnête sur les limites de ce corpus. Une part importante des études repose sur des observations ou des déclarations d'adultes, et non sur des mesures directes du développement de l'enfant. La revue de portée de Gray et al. (2025) est explicitement descriptive : elle cartographie les travaux existants sans toujours pouvoir établir de liens de causalité robustes. Autrement dit, si l'on observe que les enfants qui jouent souvent à risque présentent certains avantages développementaux, il n'est pas toujours possible de déterminer si c'est le jeu à risque qui produit ces avantages, ou si ces enfants y ont accès parce qu'ils bénéficient déjà d'un environnement globalement plus favorable à leur développement. Corrélation n'est pas causalité.

Par ailleurs, les données concernant spécifiquement la tranche 2,5–6 ans restent moins abondantes que celles portant sur les enfants plus âgés. McCrorie et al. (2025) constituent l'une des rares études ciblant explicitement les 2–5 ans, et leur travail est transversal — il donne un instantané, pas une trajectoire. Les questions de l'intensité optimale du risque, des différences selon le tempérament individuel de l'enfant ou selon les contextes culturels, restent largement ouvertes.


À retenir

  • Le jeu à risque désigne des formes de jeu libre comportant de l'incertitude et une possibilité de blessure ; il se distingue du danger que l'enfant ne peut pas percevoir (Beaulieu & Beno, 2024).
  • Des travaux suggèrent des bénéfices associés sur les plans moteur, cognitif et socio-émotionnel, mais les liens de causalité ne sont pas toujours établis (Gray et al., 2025 ; Eager et al., 2025).
  • La perception des adultes — parents et professionnels — est fortement associée à l'accès que les jeunes enfants ont à ces expériences (McCrorie et al., 2025).
  • Une approche de type « aussi sûr que nécessaire » est proposée par plusieurs chercheurs comme cadre pratique pour les environnements éducatifs et familiaux.
  • La prudence reste de mise face aux généralisations : les données sur les 2–5 ans sont encore limitées et les études souvent descriptives.

Références

  1. Beaulieu É., Beno S. (2024). Healthy childhood development through outdoor risky play: Navigating the balance with injury prevention. Paediatrics & Child Health.
  2. Eager D., Gray T., Little H. et al. (2025). Risky Play Is Not a Dirty Word: A Tool to Measure Benefit–Risk in Outdoor Playgrounds and Educational Settings. International Journal of Environmental Research and Public Health.
  3. Gray T., Down M.J.A., Mann J. et al. (2025). Risky Outdoor Play and Adventure Education in Nature for Child and Adolescent Wellbeing: A Scoping Review. Behavioral Sciences.
  4. Sturges M., Gray T., Barnes J. et al. (2023). Parents' and caregivers' perspectives on the benefits of a high-risk outdoor play space. Journal of Outdoor and Environmental Education.
  5. Brussoni M., Han C.S., Lin Y. et al. (2021). A Web-Based and In-Person Risk Reframing Intervention to Influence Mothers' Tolerance for, and Parenting Practices Associated With, Children's Outdoor Risky Play: Randomized Controlled Trial. Journal of Medical Internet Research.
  6. Armstrong F., Barrett M., D'Arcy L. et al. (2026). Outdoor play and risk in kids: a cross-sectional study. Archives of Disease in Childhood.
  7. McCrorie P., Johnstone A., Nicholls N. et al. (2025). Risky outdoor play in the early years: how are parental and practitioner perceptions of danger and benefits associated with young children's outdoor play experiences? Early Child Development and Care.

Tags : nature, jeu-libre, motricite, autonomie, plein-air, neurodeveloppement, emotions

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