La question des écrans chez le jeune enfant suscite autant de certitudes tranchées que de vraies inquiétudes. Ni catastrophisme ni minimisation : les études récentes permettent de dresser un tableau plus nuancé, qui dépend autant du contexte d'usage que de la durée d'exposition. Voici ce que la science dit aujourd'hui — et ce qu'elle ne dit pas encore.
Ce que l'on sait
Un usage très répandu dès le plus jeune âge. Une revue systématique publiée en 2013 estimait déjà que 68 % des enfants de moins de 3 ans utilisaient un écran au quotidien (Duch et al., 2013). Depuis, les supports se sont multipliés — smartphones, tablettes, téléviseurs connectés — et cette exposition concerne des enfants de plus en plus jeunes.
Des associations avec le développement social et cognitif. Plusieurs travaux observent des liens entre une exposition prolongée et certains aspects du développement. Une étude transversale conduite en Indonésie auprès de 98 familles a observé une association entre la durée et l'intensité d'utilisation des écrans et un risque accru de développement personnel-social sous-optimal (Nurhidayah et al., 2026). Le développement personnel-social désigne la capacité d'un enfant à interagir avec ses pairs, à comprendre les règles du groupe et à s'adapter à son environnement — des compétences centrales à l'âge de la maternelle. Il faut néanmoins souligner qu'une étude transversale mesure deux variables au même moment : elle révèle une corrélation, non un lien de causalité.
Du côté des fonctions exécutives — cet ensemble de capacités cognitives qui permettent de planifier, d'inhiber une impulsion ou de maintenir son attention — une étude longitudinale américaine portant sur 306 dyades parent-enfant a suivi des enfants de 2 à 4 ans (Porter et al., 2026). Les données suggèrent que le temps d'écran à l'âge de 2 ans était associé à de moins bonnes performances sur certaines mesures de fonctions exécutives et de langage à 4 ans. Mais ces associations étaient fortement modulées par deux facteurs : la présence du parent lors du visionnage (le co-visionnage, c'est-à-dire regarder ensemble et interagir) et le type de contenu — éducatif ou violent.
Le contenu et le contexte comptent autant que le chronomètre. Une revue systématique récente synthétisant 124 études (Gomes et al., 2026) identifie que les principaux facteurs de risque d'une exposition excessive sont liés aux comportements parentaux : usage excessif des écrans par les parents eux-mêmes, absence de règles familiales, et ce que les chercheurs appellent la technoférence — le fait que l'utilisation d'un appareil numérique interrompt les interactions entre parent et enfant. À l'inverse, le co-visionnage actif semble atténuer une partie des effets négatifs (Porter et al., 2026 ; Gomes et al., 2026).
Une fenêtre sur le cerveau, à lire avec précaution. Une étude américaine a utilisé l'imagerie par tenseur de diffusion (DTI) — une technique permettant d'observer la structure des fibres nerveuses cérébrales — auprès de 47 enfants de 3 à 5 ans (Hutton et al., 2019). Les auteurs ont observé des associations entre un score d'exposition aux écrans plus élevé et une moindre organisation de certains faisceaux de fibres liés au langage et à la littératie. Il s'agit d'une étude exploratoire, à petit échantillon et à conception transversale : ces résultats demandent à être répliqués à plus grande échelle avant d'en tirer des conclusions définitives.
Ce que ça change concrètement
Ces données éclairent les familles plutôt qu'elles ne prescrivent. Quelques pistes émergent.
La qualité prime sur la quantité. Les études montrent que des contenus éducatifs conçus pour les jeunes enfants sont associés à de meilleurs résultats que des contenus violents ou sans structure narrative adaptée (Porter et al., 2026). Choisir ce que l'enfant regarde n'est donc pas un détail.
La présence adulte change tout. Le co-visionnage actif — nommer ce qu'on voit, poser des questions, prolonger par un jeu ou une conversation — transforme une expérience passive en vrai échange. Cela ne suppose pas d'être présent à chaque écran, mais de l'être régulièrement et de façon engagée.
Préserver les temps d'interaction directe. L'étude australienne de Cliff et al. (2017), conduite auprès de 248 enfants d'âge préscolaire, a observé que ceux qui combinaient une activité physique suffisante, un sommeil de qualité et un temps d'écran limité obtenaient de meilleures performances sur des mesures de cognition sociale : la théorie de l'esprit (la capacité à comprendre que les autres ont des pensées et des intentions différentes des siennes) et la compréhension émotionnelle. Ce n'est pas l'écran seul qui importe, mais l'équilibre global d'une journée.
À l'école. Dans un cadre comme celui des Graines Libres, où les enfants bénéficient de larges plages de jeu libre, d'exploration sensorielle et d'interaction entre pairs, l'environnement lui-même favorise naturellement ces équilibres. Ce choix pédagogique est cohérent avec ce que les données suggèrent sur l'importance des expériences directes et des relations humaines pour le développement à cet âge.
Ce que la science ne dit pas (encore)
La recherche dans ce domaine progresse vite, mais plusieurs limites importantes méritent d'être nommées.
La grande majorité des études disponibles sont transversales — elles photographient une situation à un instant T. Elles révèlent des corrélations, pas des mécanismes de causalité démontrés. La revue de Yiyun C (2026), qui synthétise 158 études sur les enfants de 0 à 36 mois, souligne elle-même que les résultats restent « mixtes » sur plusieurs domaines développementaux, et que la recherche sur les très jeunes enfants demeure fragmentée. Duch et al. (2013) pointaient déjà les limites méthodologiques récurrentes : mesures déclaratives par les parents, définitions variables du « temps d'écran », difficulté à isoler l'effet des écrans d'autres variables comme le niveau socio-économique ou le style parental.
Par ailleurs, les contextes culturels et familiaux varient considérablement d'une étude à l'autre : un résultat observé en Indonésie ou aux États-Unis ne se transpose pas mécaniquement à d'autres réalités. Enfin, les usages numériques évoluent si rapidement que certaines études concernent des pratiques qui ont déjà significativement changé depuis leur publication.
À retenir
- Des travaux suggèrent qu'une exposition prolongée aux écrans dès le plus jeune âge est associée à des différences dans certains domaines du développement — social, langagier, cognitif — mais la quasi-totalité des études sont transversales et ne permettent pas de conclure à une causalité.
- Le contenu et le contexte d'usage semblent aussi importants que la durée : les contenus éducatifs et le co-visionnage actif avec un adulte sont associés à de meilleurs résultats (Porter et al., 2026 ; Gomes et al., 2026).
- Les comportements parentaux — usage personnel des écrans, technoférence, présence ou absence de règles — jouent un rôle déterminant dans l'exposition des enfants (Gomes et al., 2026).
- Cliff et al. (2017) montrent que c'est la combinaison équilibrée activité physique, sommeil et temps d'écran limité qui est associée aux meilleurs résultats en cognition sociale, pas le seul facteur écran pris isolément.
- Aucune étude ne permet de conclure qu'un usage occasionnel et encadré cause un préjudice définitif ; c'est la répétition d'expositions prolongées, non accompagnées et à des contenus inadaptés, qui concentre les associations négatives observées.
Références
- Nurhidayah I, Salsabilla T, Hastuti EA (2026). Screen Time Matters: The Impact of Screen Time on the Risk of Personal-Social Development Outcomes Among Preschool Children in Indonesia: A Cross-Sectional Study.
- Porter CL, Stockdale LA, Holmgren HG et al. (2026). Young children's screen time, executive functions, and language development: Longitudinal moderation of parent/child coviewing and media content.
- Cliff DP, McNeill J, Vella SA et al. (2017). Adherence to 24-Hour Movement Guidelines for the Early Years and associations with social-cognitive development among Australian preschool children. BMC Public Health.
- Duch H, Fisher E, Ensari I et al. (2013). Screen time use in children under 3 years old: a systematic review of correlates. International Journal of Behavioral Nutrition and Physical Activity.
- Gomes MI, Sousa H, Lousada M et al. (2026). Factors Contributing to Screen Exposure in Preschool Children and Its Associated Outcomes: A Systematic Review.
- Yiyun C (2026). The impact of screen-based media exposure on infant and toddler development: A systematic review of psychological and behavioral domains.
- Hutton J, Dudley JA, Horowitz-Kraus T et al. (2019). Associations Between Screen-Based Media Use and Brain White Matter Integrity in Preschool-Aged Children. JAMA Pediatrics.
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