Neurodéveloppement & apprentissage · 7 août 2026

Apprendre à réguler ses émotions : ce que dit la recherche

Quand un enfant de 3 ans s'effondre parce que son puzzle résiste, ou qu'un enfant de 5 ans reste figé alors qu'on lui a « pris » son jouet, on observe deux facettes d'un même processus en plein développement : l'autorégulation émotionnelle. Que sait-on aujourd'hui de la façon dont cette compétence se construit dans les premières années de vie ? Et quel rôle jouent les adultes — parents, éducateurs — dans ce développement ? Voici ce que la recherche, avec ses apports et ses limites, permet d'éclairer.


Ce que l'on sait

L'autorégulation émotionnelle désigne la capacité d'une personne à influencer quelles émotions elle ressent, à quel moment, et comment elle les vit et les exprime (Sarrionandia, Mikolajczak & Gross, 2015). Ce n'est pas « ne pas ressentir » : c'est moduler le flux émotionnel de façon adaptée à la situation. Chez le jeune enfant, cette compétence est indissociable d'un ensemble plus large appelé fonctions exécutives — terme qui regroupe la mémoire de travail, la flexibilité cognitive et l'inhibition (la capacité à freiner une réaction impulsive pour la remplacer par une réponse plus adaptée). Des travaux ont observé que le contrôle inhibiteur et la régulation des émotions se développent de concert chez les enfants d'âge préscolaire : les enfants présentant de meilleures capacités d'inhibition tendent également à mieux moduler leurs réponses émotionnelles, et cette relation persiste même en tenant compte de l'âge et du niveau de langage (Carlson & Wang, 2007).

Le cerveau du jeune enfant est encore très immature sur ce plan. Les régions impliquées dans la génération des émotions — notamment le système limbique — et celles qui participent à leur régulation — en particulier le cortex préfrontal — sont en développement intense (Ahmed, Bittencourt-Hewitt & Sebastian, 2015). Bien que cette étude porte principalement sur l'adolescence, les auteurs soulignent que ce processus de maturation débute bien avant et que les bases posées en bas âge sont déterminantes pour la suite.

Tout aussi important : la régulation des émotions n'est pas uniquement un phénomène individuel. Des recherches longitudinales montrent que l'environnement familial précoce joue un rôle significatif. Une étude menée auprès d'enfants à haut et faible risque de troubles externalisés a observé que les enfants évoluant dans des contextes d'adversité psychosociale présentaient des capacités de régulation émotionnelle moins développées à chaque stade de l'évaluation — de la petite enfance jusqu'à 5 ans — et que la sensibilité maternelle était associée à de meilleures capacités de régulation chez l'enfant (Halligan, Cooper, Fearon et al., 2013). Ces données sont longitudinales, ce qui renforce la plausibilité d'un lien, même si une corrélation ne démontre pas à elle seule une causalité.

Ce processus par lequel un adulte soutient activement l'enfant dans la gestion de ses états émotionnels porte un nom : la corégulation. Des travaux récents conceptualisent ce phénomène comme un processus qui se joue à l'échelle de la famille entière, dans de multiples interactions quotidiennes (Paley & Hajal, 2022). Une étude mesurant la variabilité de la fréquence cardiaque respiratoire — un indicateur physiologique de la régulation du système nerveux autonome — chez des dyades mère-enfant a observé que, dans les familles à moindre adversité, les mères tendaient progressivement à moins « piloter » la régulation de leur enfant, laissant celui-ci développer ses propres ressources ; à l'inverse, dans les familles où les pratiques parentales étaient plus dures, les enfants montraient des profils physiologiques suggérant une moindre flexibilité adaptative (Sun, Li, Chow et al., 2026).


Ce que ça change concrètement

Ces connaissances éclairent d'abord le rôle de l'adulte en tant que régulateur externe temporaire. L'enfant de 2 à 6 ans ne dispose pas encore des ressources cérébrales pour traverser seul des émotions intenses. Quand un adulte reste calme, nomme l'émotion de l'enfant et l'aide à traverser le pic émotionnel sans le punir ni le rejeter, il lui prête en quelque sorte sa propre capacité de régulation — le temps que la sienne se consolide. La corégulation n'est donc pas un « caprice à éviter » : elle reflète un besoin développemental réel (Paley & Hajal, 2022).

Cela éclaire aussi l'intérêt d'activités qui soutiennent explicitement les fonctions exécutives. Une intervention proposée dans des structures préscolaires de quartiers défavorisés a offert 16 séances de mouvement rythmique sur 8 semaines à des enfants de 3 à 5 ans. L'étude a observé des effets positifs sur certaines mesures d'autorégulation dans le groupe ayant reçu l'intervention par rapport au groupe contrôle — bien que les autrices soulignent elles-mêmes les limites de ce résultat (Williams & Berthelsen, 2019). Sans surinterpréter ce résultat unique, il suggère que des activités ancrées dans le corps — chants, jeux de mouvement, comptines avec gestes — peuvent contribuer, parmi d'autres leviers, à soutenir ces compétences précoces.

Pour les parents, cela peut se traduire par des gestes accessibles : nommer les émotions à voix haute (« tu sembles très frustré en ce moment »), maintenir une présence calme lors des crises sans chercher à les stopper à tout prix, et instaurer des routines prévisibles qui réduisent la charge cognitive de l'enfant au quotidien.


Ce que la science ne dit pas (encore)

Il faut être honnête sur plusieurs points. La plupart des études citées mesurent des corrélations : elles observent que deux phénomènes évoluent ensemble, sans toujours pouvoir établir que l'un cause l'autre. Par exemple, même si la sensibilité parentale est associée à de meilleures capacités de régulation chez l'enfant (Halligan et al., 2013), il est possible que des facteurs génétiques communs ou d'autres variables non mesurées expliquent en partie cette relation. La prudence s'impose avant de conclure à un lien de cause à effet direct.

Par ailleurs, les échantillons de plusieurs études restent de taille modeste — de quelques dizaines à quelques centaines d'enfants, souvent dans des contextes spécifiques (communautés défavorisées, populations à risque clinique). Généraliser leurs conclusions à l'ensemble des enfants, dans des contextes culturels variés, dépasse ce que ces données permettent raisonnablement d'affirmer. La recherche sur la corégulation à l'échelle de la famille entière — et non uniquement de la dyade mère-enfant — est encore émergente (Paley & Hajal, 2022), et les données manquent pour décrire précisément comment les dynamiques familiales s'articulent sur le long terme. C'est un champ en construction active.


À retenir

  • L'autorégulation émotionnelle est étroitement liée aux fonctions exécutives (inhibition, flexibilité cognitive) qui se développent progressivement entre 2 et 6 ans.
  • Le jeune enfant a besoin de l'adulte comme régulateur externe : nommer les émotions, rester calme et maintenir une présence bienveillante n'est pas une surprotection, c'est un soutien développemental documenté.
  • L'environnement familial précoce est associé au développement de ces capacités ; des contextes d'adversité peuvent les fragiliser, sans déterminisme absolu.
  • Certaines activités rythmiques et corporelles semblent pouvoir soutenir l'autorégulation en préscolaire, bien que les données restent préliminaires.
  • La plupart des résultats disponibles sont corrélationnels et issus d'échantillons spécifiques : la prudence face aux généralisations est de mise.

Références

  1. Williams, K. & Berthelsen, D. (2019). Implementation of a rhythm and movement intervention to support self-regulation skills of preschool-aged children in disadvantaged communities. Psychology of Music.
  2. Carlson, S. M. & Wang, T. S. (2007). Inhibitory control and emotion regulation in preschool children. Cognitive Development.
  3. Ahmed, S., Bittencourt-Hewitt, A. & Sebastian, C. L. (2015). Neurocognitive bases of emotion regulation development in adolescence. Developmental Cognitive Neuroscience.
  4. Halligan, S. L., Cooper, P., Fearon, P. et al. (2013). The longitudinal development of emotion regulation capacities in children at risk for externalizing disorders. Development and Psychopathology.
  5. Sun, J., Li, L., Chow, S. M. et al. (2026). The typical and atypical development of dynamic self-regulation and coregulation of respiratory sinus arrhythmia in mothers and children across early childhood.
  6. Sarrionandia, A., Mikolajczak, M. & Gross, J. J. (2015). Integrating emotion regulation and emotional intelligence traditions: a meta-analysis. Frontiers in Psychology.
  7. Paley, B. & Hajal, N. J. (2022). Conceptualizing Emotion Regulation and Coregulation as Family-Level Phenomena. Clinical Child and Family Psychology Review.

Tags : neurodeveloppement, emotions, attachement, autonomie

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